Garcin Malsa, "l'Ecologie ou la passion du vivant"

Gloriye Nèg fondalnatal la

             « FILS DE CESAIRE A JAMAIS… »

                                                               

                                               Raphaël Confiant

   

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            La plus grande voix de la Martinique vient de s’éteindre. Voix qui exprimait de la manière la plus belle et la plus forte les souffrances, non seulement des peuples noirs, mais aussi de tous les peuples opprimés de la terre, tous ceux que la colonisation, puis l’impérialisme, ont jetés dans la géhenne du désespoir et du déni de soi.

   Dans « Eloge de la Créolité » (1989), co-écrit par Patrick Chamoiseau, Jean Bernabé et moi-même, nous avons écrit que nous étions « …fils de Césaire à jamais ». Dans notre esprit, cette phrase signifiait que nous avions, nous Martiniquais, Guadeloupéens, Guyanais et autres Caribéens, une dette énorme, une dette incommensurable envers celui qui s’est un jour appelé, dans un cri de défi superbe, « Le Nègre fondamental ».Csaire_accompagnant_confiant__la_po

   En effet, en poussant « le grand cri nègre qui ébranlera les assises du monde »,  Césaire mettra à bas des siècles de dénigrement de l’Homme noir et réhabilitera, dans le même temps, à nos yeux d’Antillais décervelés, l’image de l’Afrique-mère. C’est dire à quel point la Négritude fut importante, indispensable même, dans les années 30, 40, 50 et 60. Il s’est agi d’une véritable psychanalyse collective de nos névroses, celles que la colonisation a générées, tout autant qu’une sorte de thérapeutique mentale visant à nous permettre de sortir de la mésestime de nous mêmes qui nous empêchait d’aller de l’avant.

   Au plan politique, Césaire sut aussi assumer un grand nombre de combats, notamment celui de « l’Autonomie pour la Nation martiniquaise » tout en travaillant au quotidien pour que des générations de gens des campagnes, chassés par la fin de l’Habitation cannière, puissent trouver une existence digne de ce nom à Fort-de-France. Grâce à son action municipale, de véritables cloaques, des bidonvilles, ont pu être transformés petit à petit en quartiers vivables. Des écoles, des routes, des dispensaires, l’eau, l’électricité, le tout-à-l’égout y ont été apportés, dans des conditions financières difficiles, pour que les arrière-petits-fils des esclaves des plantations puisent enfin accéder à la dignité.

   Enfin, au plan mondial, Aimé Césaire a porté loin, très loin, la voix de la Martinique et de toute la Caraïbe. Et cela d’abord en Afrique où son ami Léopold-Sédar Senghor avait pris les rênes du Sénégal. Césaire, contrairement à ce que disent beaucoup de gens qui ne l’ont pas lu (ou peu lu), n’a jamais voulu nous inciter à retourner vivre en Afrique, il a voulu domicilier l’Afrique aux Antilles, ce qui n’est pas pareil. C’est-à-dire réinstaller en chaque Antillais la conscience de l’Afrique, la connaissance et le respect de ce continent d’où sont partis la majorité de nos ancêtres. Par le biais du SERMAC et du Festival Culturel de Fort-de-France, il a poursuivi obstinément cette domiciliation salutaire.

   Pour tout cela, tout Martiniquais, tout Antillais, a une dette énorme envers Aimé Césaire. Mais « être fils à jamais »  du poète ne signifie pas s’interdire de porter le moindre regard critique sur sa vie et son œuvre. Cela ne signifie pas idolâtrer l’homme et l’œuvre. Les auteurs de la Créolité sont des fils rebelles de Césaire et on sait à quel point Césaire lui-même fut un rebelle ! Ne déclarait-il pas dans les années 80 au journaliste guadeloupéen D. Zandronis, dans le magazine « Jougwa » : « Je suis un Nègre-marron ! ». Il s’agit donc pour nous d’abord de reconnaître notre dette envers cet homme exceptionnel, cet homme sans qui rien n’eut été possible, puis, dans un second temps, de jeter un regard objectif sur ce que j’ai appelé sa « traversée paradoxale du siècle ».

   41csaaire_confiant_photos_1041_2 Contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, j’ai à plusieurs reprises rencontré Aimé Césaire et discuté avec lui. J’ai même fait des enregistrements de nos conversations qui seront publiés prochainement dans un petit livre intitulé « Conversations avec le Nègre fondamental » qui sera publié chez K-Editions. Césaire, au contraire d’un certain nombre de thuriféraires incapables de citer un seul de ses poèmes de tête, m’a toujours reçu fort courtoisement, permettant même que nous soyons photographiés ensemble et me confiant des choses que l’on découvrira dans le livre en préparation dont je viens de parler. Il ne m’a jamais reproché d’avoir jeté un regard critique sur son œuvre et sur son action politique. Bien au contraire !

   Césaire était un grand monsieur. Fort différent d’un certains nombre de gens qui l’entouraient et dont il était bien obligé de s’accommoder. Un homme qui appartient à la Martinique toute entière, à la Caraïbe, au monde entier, pas à un parti politique ! S’il est normal que ceux qui ont œuvré à ses côtés durant tant d’années soient les premiers à se revendiquer de lui, à honorer sa mémoire, il est aussi parfaitement normal que d’autres, comme moi, qui n’étaient pas sur les mêmes positions que lui, ni au plan littéraire, ni au plan politique, fassent entendre leur voix et clament à la face du monde à quel point il nous manque aujourd’hui. Césaire fut notre père à tous.

   Je retiendrai, enfin, l’immense mélancolie, rarement soulignée, qui traverse son œuvre poétique si géniale. Une mélancolie sourde, tenace, qui n’affleure jamais au premier plan, qui ne l’a jamais poussé à baisser les bras et à cessé d’agir, mais qui est là, omniprésente et qui nous révèle un homme certes préoccupé par le destin de son peuple ou de sa « race », mais s’interrogeant dans le même temps sur le sens véritable de l’existence humaine.

   Dans sa dernière œuvre publiée, « Moi, laminaire », en 1982, cette mélancolie toutefois se laisse voir au grand jour. Qu’on en juge :

   « J’habite une blessure sacrée

      3csaaire_confiant_photos_0051 j’habite des ancêtres imaginaires

    j’habite un vouloir obscur

     j’habite un long silence

      j’habite une soif irrémédiable

     j’habite un voyage de mille ans

      j’habite une guerre de trois cent ans

     j’habite un culte désaffecté… »

   HONNEUR ET RESPECT SUR TA TETE, O NEGRE FONDAMENTAL !

J. Bernabé, P. Chamoiseau, R. Confiant,

Eloge de la créolité, Editions Gallimard, Paris 1989.

P. Chamoiseau, R. Confiant, Lettres créoles,

Tracées antillaises et continentles de la littérature 1635-1675, Hatier, Paris, 1991.

voir :

http://www.montraykreyol.org

Commentaires

Catherine

Il y a des surprises parfois, je suis émerveillée, en plus l'hommage de Raphael Confiant est tellement bien écrit. Oui filles et fils de Césaire à jamais.

Soubawou

Il faudrait envoyer ce texte de Raphael Confiant à monsieur Ribbe et madame Verges pour qu'ils comprennent enfin que la poésie d'Aimé Césaire n'est pas juste un chant du paysage martiniquais mais qu'elle est habitée par la soufrance, les millions de nègres (et surtout pas de noirs) génocidés qui tapissent le fond de l'océan Atlantique.

Nèg doubout

La négritude n'a pas empêché l'aliénation culturelle et les complexes d'infériorité. Au jour d'aujourd'hui des milliers d'africains se blanchissent la peau, se défrisent les cheveux (des antillaises aussi), et ne jurent que par la langue française, les antillais (surtout les martiniquais, n'est-ce pas Simao) haïssent la langue créole, la langue caribéenne de Wanakera comme tu dis. Et de nombreux antillais à peaux foncés sont exclus de leur communauté... En vaccances en Martinique, l'année dernière, par deux fois, le caucasien arrivé après moi dans un commerce a été servi avant moi. L'un d'entre eux en est sorti secoué. Alors, la négritude qui a libéré le nègre, je demande à voir.

Marilyn

"Fils de Césaire à jamais" c'est pas un peu excessif tout ça. Vous qui parlez de générations futures, il faut peut-être reconnaître l'apport de la mère ou du père et dépasser tout ça, faire place à autre chose, pour permettre l'épanouissement d'autres poètes, de jeunes talents.

F.T

Ne pas baisser la garde, pas de moratoire pour nos ennemis bien
cachés s ous le couvert de la démocratie,même si-quelque part- la
traversée du siècle de Aimé Césaire, honneur et respect, fut paradoxale.

Pat'

"j’habite un voyage de mille ans

j’habite une guerre de trois cent ans"

Sé an manniè pou Aimé Césaire di nou "an nèg sé an sièk" apré sa misié Simao ké alé matjé pa ni konsians ras adan porézi Sézè a, dapré'y !

Naïde fi Ginen

"Fils de Césaire à jamais" à condition que les fils et les filles puissent faire jouer leur droit d'inventaire.

kanmo Matnik

"La littérature créole ou le devoir d’ethnologie"

Raphael Confiant, Écrivain, Maître de Conférences en Langues et Culture Régionale, UAG Martinique

le 3 décembre 2009

de 15h à 17h

salle de cinéma
*musée du quai Branly
218, rue de l’Université
75007 Paris


Kanmo Matinik


Raphaël Confiant
présentera son livre
"La jarre d'or"
au Café littéraire
de la Bibliothèque Universitaire, campus de Schoelcher,
Mardi 12 octobre 2010 à 18h, universitaire.

Paru au Mercure de France,"la jarre d'or" relate, sur fond magico-religieux, les tribulations d’un apprenti écrivain dans Fort-de-France des années 70.

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