Mizik ek kalinda moun Wanakera

Livres

Habiter le monde

Martinique 1946-2006

 

 

Leotin1 Ce petit livre de 110 pages qui jette un coup d’œil militant sur les soixante années de régression politique en Martinique paraît à un moment où la mémoire immédiate (la mémoire de transmission) des martiniquais capitule sous le joug d’une globalisation foudroyante et non maîtrisée.

La mémoire d’archives n’est d’ailleurs pas des plus vaillantes, elle s’appuie sur des années de désinformation et de propagande colonialiste et folkloriste, France Antilles, les archives coloniales, les écrivaillons folkloristes, etc. Une presse militante parfois dérisoire, parfois trop en rupture n’a pu entreprendre la faible socialisation politique des martiniquais. Ainsi, ces témoignages militants, (Martinique, comportements et mentalité de G. Cabort-Masson, la grande manipulation politique de M. Dufrénot, l’écologie ou la passion du vivant de G. Malsa ou Habiter le Monde de M-H. Léotin) étoffent donc un espace politique martiniquais archi dominé dont les acteurs les plus éclairés s’évadent en gobant les forfanteries de la presse et des salons littéraires parisiens. Ce petit livre témoigne donc de soixante ans de luttes sociales qui, selon Marie-Hélène Léotin, auraient permis l’émergence d’une personnalité martiniquaise. Une conscience de soi qui piétine dans son vouloir à habiter le monde.

Les luttes politiques ont-elles jamais pleinement habité la formation sociale Martinique, depuis 1946 ? Quels acteurs ont mené ces luttes sociales ? Comment penser une loi d’assimilation que ses rapporteurs avaient entendue comme une revendication séculaire d’égalité sociale et qui, finalement a réduit le peuple martiniquais à une dépendance atypique, au larbinisme politique ? Quelle portée d’un progrès social qui ne correspondrait pas à un mouvement de la société sur elle-même ?

L’identité politique ainsi dégagée montre bien un acteur social et politique à deux visages qui n’habite pas pleinement son pays, encore moins le monde. C’est ce paradoxe du "chat an sak", progressiste et nationaliste à Trénelle/Citron ou Bò-Kannal et sousèkè universel dans les couloirs étroits du pouvoir français. C’est aussi, malheureusement, ce paradoxe d’un patriotisme qui a hérité de trente ans de militantisme politique et qui s’est ankaye dans un syndrome de la périphérie où l’on nie la géographie (l’Europe tropicale) et nargue l’histoire caribéenne. Dans Habiter le monde, Martinique 1946-2006, M-H Léotin veut voir au-delà de l’acte juridique "zombifiant" n°46-451 du 19 mars 1946, un combat martiniquais pour entrer dans le monde.

La départementalisation, une sortie de l’histoire.

Régression politique majeure, les rapporteurs ont voulu se faire l’écho d’une vieille revendication d’égalité de la bourgeoisie mulâtre post-esclavagiste et ont ainsi obtenu une féroce et cynique loi d’assimilation qui les ramenait à la plantation esclavagiste d’avant 1848. Cette confusion assimilationniste est bien plus qu’une sortie de l’histoire, elle a façonné tous les lieux d’une hyper-dépendance économique, culturelle, politique.

Elle a donné une seconde vie à la domination économique des héritiers  de la plantation esclavagiste  en repositionnant une domination raciale qui s’essoufflait, partout dans le monde. Les nouveaux acteurs économiques européens sont venus gonfler la population des békés, leurs congénères naturels, lui donnant comme une homogénéité durable qui lui permettait de prolonger la  longévité du couple maître/esclave en dehors de la plantation esclavagiste ou post-esclavagiste. La départementalisation a ainsi empêché le béké de devenir martiniquais.

Cette confusion assimilationniste a également raffermi une domination culturelle jusque là toute molle, les békés n’ayant jamais été des lumières de la culture, en déversant sur le pays des milliers de "nouveaux porteurs de civilisation". Cette nouvelle domination culturelle a rompu le relatif équilibre culturel des mornes et des quartiers de Fort-de-France, marginalisant la langue martiniquaise et réduisant tous les actes culturels martiniquais à des "nègreries" d’un autre âge. Le renouveau culturel de la fin des années 70 montre bien plus qu’une réappropriation (qui s’exprimerait dans le cadre d’un combat pour l’existence nationale) mais une volonté de reprendre les chemins de l’histoire. Cette volonté de réintégrer l’histoire que M.-H. Léotin nomme fort justement "quête identitaire" dépasse le culturel et  fait des appels nourris au politique.

La départementalisation a doublement renforcé la domination politique, la domination externe. En tant qu’elle est fut imposée (une simple loi n°46-451, votée à 8 000 kilomètres par une majorité de politiciens qui savaient à peine situer la Martinique sur une carte du monde), elle faisait peser sur chaque martiniquais la menace de sa propre disparition en tant qu’individu mais aussi en tant que peuple. D’autre part, en tant qu’elle est une vieille revendication des mulâtres de 1848-1856, elle condamnait tous les martiniquais à ne jamais envisager l’avenir, à rester "esclaves" du passé et de leurs maîtres supposés, les békés.

Marie-Hélène Léotin trouve comme une vertu à cette tragédie politique, elle aurait démultiplié la revendication sociale, donnant corps au peuple martiniquais. Ce mouvement social martiniquais, impulsé par les indépendantistes, avait façonné une identité politique sui generis, un espace politique martiniquais, presqu’un contre-système politique qui s’est vite érodé dans l’irrationalité du moratoire. 

Dans une domination politique ouverte, la revendication sociale marginalise le politique.

La Martinique est un pays archi-dominé, la domination économique, sociale et politique est ici affermie par une "domination raciale" féodale. Dans un contexte de domination politique, les revendications sociales sont toujours légitimes du fait même de l’extraversion de l’économie.  Dans une domination politique ouverte, les colonies soumises à une identité législative, les revendications sociales qui visent à aligner durablement l’espace social colonial sur le modèle social du pays dominant, présentent de fait cette faiblesse de légitimer un pouvoir politique exogène et renforcent la domination externe. Dans la Martinique départementalisée, le mouvement social qui a d’ailleurs évacué le culturel et le politique, a non seulement renforcé la domination externe (celle du pouvoir parisien) mais il a également consolidé la domination interne (celle du béké et du français de passage) en évacuant le politique.

Ce mouvement social ouvert essentiellement aux revendications matérielles, en évacuant le politique et le culturel, renforce également la "domination raciale" quand il place le béké, le petit blanc des colonies, le fonctionnaire d'outre-mer, le chasseur de primes, au centre d’un espace social que ce dernier ne maîtrise pas. Ces mobilisations pour un accès aux ressources matérielles que même la répression coloniale n’arrive pas à transformer en revendication politique, finissent toujours par éroder le projet collectif. C’est pourquoi la revendication de  l’égalité des droits des mulâtres puis de la petite bourgeoisie de gauche s’est vite transformée en une revendication essentiellement assimilationniste qui a épuisé le pays en deux décennies. 

Militante politique, Marie-Hélène Léotin entend bien cette marginalisation du politique, regrettant au passage la faible conscientisation des masses laborieuses, mais elle semble lorgner une libération sociale qui précéderait la libération politique alors que l’histoire du monde montre le contraire. "C’est d’abord le combat pour l’existence nationale qui débloque la culture lui ouvre les portes de la création" écrivait déjà Frantz Fanon en 1959. Il y a dans cette hégémonie de la libération sociale comme un vieux fond du messianisme marxiste, le prolétariat du Nord qui libérerait un prolétariat du Sud empêtré dans les chaînes de la superstition.

Habiter le monde.

La majeur partie des martiniquais n’habite pas pleinement la Martinique même quand elle y est physiquement, le syndrome de la périphérie, les pieds en terre martiniquaise et la tête en France, ils disent savamment "la métropole". Cette scissiparité du Nègre colonisé que montrait déjà Frantz Fanon empêche toute projection mais également tout enracinement dans le pays. Au-delà, c’est une dépendance psychoaffective qui s’est installée dans une formation sociale où le culturel avait déserté tous les lieux de socialisation, jusqu’à la fin des années 70. Même si elle n’y insiste pas suffisamment, M.-H. Léotin pose la quête identitaire comme une condition sine qua non pour affirmer son existence au monde. Le culturel balise cette quête identitaire, l’affirmation de la langue martiniquaise, la connaissance de l’histoire, le bèlè, les danses lalin-klè, le développement d’une littérature martiniquaise, etc.

Habiter le monde c’est donc rétablir cette nécessaire dichotomie local-continental/monde-universel.  La mondialisation de la culture, avant l’économie, souligne cette impérieuse intégration dans un espace temps local ou continental. Il faut un projet politique majeur pour habiter le monde. Un projet politique majeur passe par un Etat martiniquais participant à une fédération politique caribéenne et dépasse largement l’AU, l’ARU, la NCT, SMDE et Agenda 21, etc. On ne peut habiter le monde avec une petite compétence d’exécutif régional, communal, départemental, même celle qu’un quitus français sanctionnerait positivement. Il faut un pouvoir politique pour habiter le monde car habiter le monde c’est faire société puisque tout pouvoir s’inscrit dans une relation sociale.

La mondialisation suppose le primat du politique sur le social, sur le culturel itou, une pleine citoyenneté qui chaque jour inventorie les ressources politiques, culturelles, naturelles renouvelables, matérielles, etc. C’est cette mondialisation, incessamment renouvelée, qui permet aujourd’hui, une pleine conscience de soi et lève toute ambiguïté dans la volonté de se projeter, de se faire peuple. Ce chaos fondateur donne une cohérence pontuelle (ce qui suppose une hétérogénéité au départ, d’où le politique) aux projets collectifs, partout dans le monde.

                 Le livre de Marie-Hélène Léotin s’attache aux luttes sociales leur donnant un impact, une force politique qu’elles n’avaient pas de toute évidence puisque en soixante deux ans de départementalisation aucun ajustement progressiste n’a été entrepris. La consultation du 07 décembre 2007 visait davantage à donner un masque démocratique à l’acte de vandalisme politique du 19 mars 1946. La Martinique est depuis 1946 régie par une  identité législative, l’article 73 de la constitution française et le chef de l’Etat français proposait de créer en Martinique "une collectivité territoriale demeurant régie par l’article 73 de la constitution…et se substituant au département et à la région dans les conditions prévues par cet article". Je ne vois pas où était l’évolution là-dedans, c'est peut-être que je ne maîtrise pas le droit constitutionnel. Heureusement les plus fervents assimilationnistes du pays, les progressistes et nationalistes du PPM et les sociaux-démocrates (les fabusiens locaux) ont fait échouer cette tentative politicienne de verrouillage définitif du statut colonial.

Il est urgent d’inscrire enfin le politique dans la vie quotidienne des martiniquais, le livre de M.-H. Léotin y participe. Il est urgent de faire tout le contraire de l’association des maires de la Martinique qui s’est récemment déclarée apolitique. Se anni foute an plere atè, ri diri plere lantiy, ase plere annou goumen.

                                  Simao moun Wanakera

Marie-Hélène Léotin, Habiter le monde, Martinique 1946-2006,

Ibis Rouge Editions, Matoury, Guyane, 2008.

Commentaires

José le bordelais

Décidément tu en veux à la départementalisation. Du réchauffé trois fois de suite et en plus elle est la cause de tous les malheurs de la Martinique. C'est un peu facile non.

Mari-Madlèn

Nous habitons le monde depuis toujours, notre "ronde des yoles" est unique, notre 22 Mai, pa ni dé, notre Montagne Pelée a donné son nom à un type d'éruption volcanique, notre "Savane des Pétrifications", pa menm palé ; unique notre veloutée mangue juli, on nous envie notre Nègre Fondamental et nos chants et danses bèlè n'existent nulle part au monde, etc. Nous habitons le monde et y participons depuis longtemps même si comme vous dites nous n'avons pas encore de pouvoir politique. Il n'y a pas que du politique dans le monde.

kalypso 1870

mwen trapé bagay-la ,mwen kay an komenté adan an lot let

kalypso 1870

mwen trapé bagay-la ,mwen kay an komenté adan an lot let

Simao moun Wanakera

An kanmo lòlòy.
Jan Krizol (Crusol) eti tout moun te konnet kon an sosialis Matinik ki pa le ayen vanse ("chat an sak la") atè Matinik, rantre adan PPM. Misie di se pou koubare endepandantis la (MIM-CNCP) ek depanse matla lajan an eti Marijàn, MIM ek CNCP ka dòmi anlè'y la. Tousa nou pe di se sa ke flouz pou lobe J. Krizol ek PPM. An moun ki ni tout kabech li pa pe ka brannzenge kont lendepandans peyi'y menm si'y pa pou sa piès toubannman. An krey politik kontel PPM ki sipoze goumen pou pispiding peyi'y pa pe trape pou politik koubare moun ki le trape an ti djoktoch flèdjèdè nan peyi a, bagay yo pe'e menm sa demare an kabrit betje nan jaden Matnik. Nou pò'ò fini ri PPM, nek nou djòsol tankou makrey natifnatal. Andjet an ti kanna !

yich E. Lakay

Il n'y a que J. C. qui croit que le MIM milite encore pour l'indépendance. A mon avis, J. C. est bien incapable d'aller lire au-delà des sigles. Pour ce qui est de son entrée au PPM, ce parti a toujours été un parti social-démocrate français en Martinique. Alors il est où le problème, "bef bétjé an savann bétjé".

Jean 972

Même si le peuple martiniquais n'avait pas revendiqué ouvertement la départementalisation, il l'a vite approuvé en votant pour les départementalistes massivement à chaque échéance électorale depuis les années 50. Il l'a encore démontré en rejetant l'évolution statutaire de 2003.

Soubawou

Yelele ! Wili Rozo, an tibray natifnatal Matinik genyen lawonn siklis Matinil la lanne tala. Depi 2004, Ewve Awkad, moun Matinik te ka espere sa. Woulo ba Wili Rozo.

Soraya moun Wanakera

Une info du monde : Danny Glover prépare le tournage de "Toussaint Louverture", un portrait de l'insugé haïtien qui couterait 30 million de dollars et qui sera co-produit par Villa del Cine. Tourné au Venezuela, le film veut donner un second souffle au cinéma non hollywoodien. Distribution : Don cheadle, Mos Def, Wesley Snipes and Angela Bassett.

Djennga Matinik la

Il faut déjà habiter son pays pour habiter le monde. Habiter son pays c'est connaître par coeur ses ressources naturelles et culturelles.

Konpè Zanba

J'ai lu le numéro de juillet du journal "Asé Pléré annou lité", il n'y avait ne serait-ce qu'un titre en créole, à part le titre du journal. K'ay rive zò Mawtinik,zò mete jounou atè.

Vérifiez votre commentaire

Aperçu de votre commentaire

Ceci est un essai. Votre commentaire n'a pas encore été déposé.

En cours...
Votre commentaire n'a pas été déposé. Type d'erreur:
Votre commentaire a été enregistré. Poster un autre commentaire

Le code de confirmation que vous avez saisi ne correspond pas. Merci de recommencer.

Pour poster votre commentaire l'étape finale consiste à saisir exactement les lettres et chiffres que vous voyez sur l'image ci-dessous. Ceci permet de lutter contre les spams automatisés.

Difficile à lire? Voir un autre code.

En cours...

Poster un commentaire

Vos informations

(Le nom et l'adresse email sont obligatoires. L'adresse email ne sera pas affichée avec le commentaire.)